[Tribune] La sécession du Kosovo comme remède de survie pour l’Artsakh

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MONDE

[Tribune] La sécession du Kosovo comme remède de survie pour l’Artsakh

Le peuple arménien en Artsakh est menacé d’extermination. L’Occident s’en émeut mais n’agit pas. Faute de forces suffisantes, les Arméniens du Haut-Karabagh doivent réclamer haut et fort leur indépendance par le processus qui avait permis celle du Kosovo, affirme Aram Mardirossian, professeur agrégé des facultés de droit à l’Université Paris-I Panthéon-Sorbonne.

Par Aram Mardirossian

Publié le 31 août 2023 à 14h45

Rassemblement pour l’Artsakh à Paris, sur l’esplanade du Trocadéro. Mais les actions concrètes officielles contre l’agresseur ne suivent pas. Photo © Chang Martin/SIPA

Rassemblement pour l’Artsakh à Paris, sur l’esplanade du Trocadéro. Mais les actions concrètes officielles contre l’agresseur ne suivent pas. Photo © Chang Martin/SIPA

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Il existe « un fondement raisonnable pour estimer qu’un génocide est commis contre les Arméniens du Haut-Karabagh. Il n’y a pas de fours crématoires, ni d’attaques à la machette. La famine est l’arme invisible du génocide. Faute de changement radical immédiat, d’ici quelques semaines, ce groupe d’Arméniens sera détruit ». L’extrait du rapport d’expert rendu public le 8 août 2023 par Luis Moreno Ocampo, ancien procureur général de la Cour pénale internationale, est limpide. Ainsi, le blocus imposé à la population de l’Artsakh par l’Azerbaïdjan d’Ilham Aliyev depuis le 12 décembre 2022 et le blocage de toute forme d’assistance humanitaire depuis le 15 juin 2023 constituent le crime de génocide.

L’indépendance du Kosovo, fondée sur le principe de la “sécession-remède”

À la suite des guerres de Yougoslavie qui éclatent en 1991 et de massacres de populations musulmanes commis par les forces serbes – sachant que des exactions dans l’autre sens ont également eu lieu –, l’Otan, les États-Unis en tête, a mené une opération militaire d’envergure contre Belgrade en 1999. La Serbie est bombardée pendant soixante-dix-huit jours avant d’être amputée du Kosovo – son berceau historique – au profit des Albanais présents sur place. L’indépendance du Kosovo qui est déclarée en 2008 se fonde sur le principe de la “sécession-remède” octroyant aux groupes et aux peuples le droit de faire sécession d’un État, notamment en cas de discrimination, d’atteinte aux droits de l’homme ou de risque de génocide. Slobodan Milošević, le président serbe de l’époque, est traduit devant un tribunal pénal international pour crime contre l’humanité et génocide, mais il meurt avant la fin de son procès.

L’immuable objectif suprême de la Turquie et de l’Azerbaïdjan est d’anéantir l’Artsakh et l’Arménie.

Depuis sa victoire militaire remportée en 2020 grâce à l’intervention directe de la Turquie et à la fourniture d’armes sophistiquées par Israël, l’Azerbaïdjan cherche à annihiler l’Artsakh. Rappelons que ce territoire est arménien depuis plus de deux mille cinq cents ans, alors que la république d’Azerbaïdjan n’est fabriquée qu’en 1918 ! Mais les Turco-Azéris veulent aussi s’emparer de la région du Siwnik (Zanguezour) qui offre à l’Arménie une mince frontière méridionale avec l’Iran et empêche la continuité territoriale entre la Turquie et l’Azerbaïdjan. Ce projet qui enclaverait mortellement l’Arménie ne s’est pas encore réalisé, principalement en raison de l’opposition de Téhéran qui redoute les déprédations du panturquisme. La Russie qui est engluée en Ukraine joue la carte perdante – pour elle – de l’alliance avec Ankara et Bakou, qui sont ses ennemis structurels, et sacrifie son faible “allié” arménien. Les États-Unis ne veulent aucunement s’aliéner la Turquie – qui pratique un habile double jeu –, tandis que leurs vassaux européens sont, par ailleurs, fortement intéressés par le gaz azéri. Dès lors, l’Arménie n’a comme toujours bénéficié que de beaux discours – la France en tête. Comparé aux dizaines de milliards d’euros d’armes offerts à l’Ukraine, le contraste est saisissant.

« La force prime le droit ! »

Bismarck parlait d’or : « La force prime le droit ! » Mais quand la force n’est pas là, et en attendant son éventuel retour, il faut se rabattre sur le droit. Les pays occidentaux chantent sur tous les tons les droits de l’homme, la démocratie ou l’État de droit. En fait, ils manipulent cyniquement ces “principes” en fonction de leurs intérêts supposés. La naïveté est un crime en politique et l’asthénique gouvernement arménien dirigé par Nikol Pachinian ne cesse – au mieux par incompétence – d’en commettre. L’immuable objectif suprême de la Turquie et de l’Azerbaïdjan est d’anéantir l’Artsakh et l’Arménie. Les pseudo-traités de paix ou les perspectives d’échanges économiques qu’Ankara et Bakou font miroiter à Erevan ne sont que des leurres. Face à ce funeste paradigme, la politique défaitiste menée par Pachinian ne fait qu’encourager les Turco-Azéris dans leurs intentions destructrices. La priorité absolue pour l’Arménie devrait être de se réarmer lourdement afin d’anticiper les futures agressions, plutôt que de subir passivement capitulations et humiliations.

Erevan doit utiliser le précédent du Kosovo comme une carte majeure de sa diplomatie.

Mais Erevan doit aussi mener une action énergique devant les instances internationales. L’affaire est complexe comme le montre la passivité affichée récemment par le Conseil de sécurité de l’Onu qui a demandé pour la forme la réouverture du corridor de Berdzor (Latchine) reliant l’Artsakh à l’Arménie, sans assortir ce vœu pieux d’une quelconque mesure concrète. La Cour internationale de justice avait également exigé, à deux reprises, que ce blocus, qu’elle a jugé contraire au droit international, soit levé, mais l’Azerbaïdjan, qui ne comprend que la force, s’en moque. Nonobstant, Erevan doit utiliser le précédent du Kosovo comme une carte majeure de sa diplomatie. Certes, les avions de l’Otan – dont la Turquie est membre telle une vipère dans le sein – n’iront pas bombarder Bakou. Mais, l’Arménie doit réclamer par tous les moyens l’application du principe de la “sécession-remède” au profit de l’Artsakh qui se trouve dans une situation autrement plus tragique que celle vécue jadis par le Kosovo.

Le dictateur de Bakou doit être traduit devant la justice internationale

Concomitamment, Aliyev et ses complices doivent être déférés devant une juridiction pénale internationale. Le dictateur de Bakou est un criminel génocidaire qui a érigé en véritable doctrine d’État la haine pathologique des Arméniens. Son pouvoir népotique et corrompu qui ruine sa propre population ne tient que grâce à la forgerie d’un ennemi ravalé au rang de canidé : après la guerre de 2020, il s’était vanté d’avoir « chassé les Arméniens comme des chiens » de l’Artsakh. L’animalisation de l’autre est une étape cruciale dans le processus génocidaire. L’islamo-panturquisme à la sauce néo-ottomane exècre doublement les Arméniens, du fait que leur pays a été le premier à embrasser le christianisme comme religion officielle, il y a plus de mille sept cents ans.

Aujourd’hui, faute d’une action rapide et décisive diligentée sous couvert de l’Onu – qui contredirait pour une fois l’idée qu’elle n’est qu’un « machin » –, un siècle après le génocide de 1915 perpétré par les Turcs, l’histoire sanglante se répétera pour les Arméniens. Dans ce cas, on pourra plus que jamais appliquer aux États occidentaux, adeptes zélés de la religion séculière des droits de l’homme, les paroles de l’Évangile selon Matthieu (23, 28) : « Au-dehors, vous paraissez justes aux hommes, mais au-dedans, vous êtes pleins d’hypocrisie et d’iniquité. »

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