Guy SOUDJIAN présente "Les Arméniens en France" de la Revue les "Dossiers d'archéologie" signé Anahide TER MINASSIAN

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Les Arméniens en France

Il est impossible de préciser le nombre des Arméniens en France. Il est couramment admis qu’ils sont 550 000 et constituent la seconde communauté de la diaspora. Mais l’historien est privé de l’outil statistique dès lors que, dans leur écrasante majorité, les Arméniens de France sont des citoyens français d’origine arménienne; 80 % des mariages célébrés dans les églises arméniennes à Paris, à Lyon ou à Marseille sont des mariages mixtes. Dans leur cas, ce qui est significatif c’est moins leur pourcentage dans la population française - 0,5 % - que leur volonté d’affirmer une identité collective.

L’immigration individuelle des Arméniens en France remonte au XIIe siècle. La Croisade et les royaumes francs d’Orient multiplièrent les relations entre la France et le royaume arménien de Cilicie. Lorsque celui-ci disparaît (1375), son dernier souverain Léon V de Lusignan est français. II mourut à Paris et son tombeau, à la basilique de Saint-Denis, fait encore l’objet d’un pèlerinage. A la fin du XVIIe siècle, attirés par les mesures de Colbert, on trouve des marchands arméniens à Marseille, à Montpellier et à Paris où l’un d’entre eux serait le fondateur du café Procope. La création d’une chaire d’arménien à l’Ecole des Langues Orientales jette les bases de l’arménologie moderne en France et contribue à attirer des étudiants arméniens (1810). Durant tout le XIX' siècle, la France joue un rôle important dans la formation des élites arméniennes qui, fuyant l’autocratie russe et les despotismes ottoman et perse, trouvent en France un espace de liberté. La poignée d’étudiants qui assiste à la Révolution de Février à Paris, applaudit Lamartine, Victor Hugo, Michelet, Louis Blanc, Eugène Sue, est gagnée par “l’esprit de 48”. A leur retour à Constantinople, ces médecins, ces architectes, ces agronomes, guidés par la volonté de conduire leur peuple vers le progrès, bouleversent et modernisent les institutions de la communauté arménienne de l’Empire ottoman. De 1855 à 1918, 31 périodiques arméniens sont publiés en France. La plupart sont éphémères, mais la presse révolutionnaire, “Armenia” à Marseille, “Hintchak” et “Pro Armenia” à Paris, connaît une belle longévité. Des talents s’y révèlent: Archak Tchobanian (1872-1954), poète, essayiste bilingue, traducteur, joue le rôle “d’ambassadeur des lettres arméniennes” à Paris; Edgar Chahine (1874-1947) tient sa place dans la peinture française; le poète Tigrane Yergat (18701899) émerveille Maurice Barrès; le Père Komitas (1869-1935) s’affirme comme le maître de la musique contemporaine arménienne. Leurs amitiés dans les milieux artistiques, l’effort constant des partis révolutionnaires arméniens (FRA, parti Hintchak) pour sensibiliser l’opinion publique occidentale à la question arménienne en Turquie et au Caucase, les négociations menées par Boghos Noubar Pacha (1851-1930), à la tête de la Délégation Nationale Arménienne depuis 1912, favorisent l’éclosion d’un mouvement arménophile en France. On y trouve Clemenceau, Jean Jaurès, Anatole France, Jean Longuet, Charles Péguy, Romain Rolland, Mistral, Antoine Bourdelle, Victor Bérard, Pierre Quillard.

En 1914, il y a 4 000 Arméniens en France dont 1 500 à Paris. Ils y disposent, depuis 1902, d’un lieu de culte situé non loin des Champs-Elysées. Construite par l’architecte Guilbert selon les canons d’une Eglise médiévale arménienne, l’Eglise de la rue Jean Goujon a été entièrement financée par A. Mantachef, un magnat du pétrole de Bakou. De 1919 à 1921, cette population de riches négociants, d’étudiants, d’hommes politiques qui gravitent autour de la Conférence de la Paix à Paris, s’accroît lentement. Fuyant la Révolution russe, quelques dizaines de familles issues de la bourgeoisie arménienne de Moscou, de Tiflis, de Bakou s’intègrent à l’émigration russe comme les Pitoeff ou Lev Tarassov, le futur Henry Troyat.

LA GRANDE MIGRATION

C’est en 1922 que commence 1’immigration collective des Arméniens de Turquie en France. Exode de réfugiés, devenus des apatrides à la suite du génocide de 1915, des bouleversements politiques du Proche-Orient, de l’indépendance confisquée de la République d’Arménie, de l’abandon des Arméniens par les Alliés, c’est une immigration politique et forcée, accélérée par le traité de Lausanne (1923). Le Haut Commissariat pour les Réfugiés les dote d’un “titre Nansen” et cherche à les installer dans les pays en quête de main-d’oeuvre. C’est le cas de la France à qui il faut des hommes pour réparer les pertes de la Grande Guerre. Qu’elle fût la puissance mandataire en Syrie et au Liban, là où les rescapés arméniens étaient les plus nombreux, lui créait de surcroît un “devoir humanitaire”, mais en l’absence d’une vraie politique d’immigration, les Arméniens sont directement embauchés par les entrepreneurs français. Ils eurent, ainsi, le triste privilège d’être à la fois des réfugiés politiques et une main-d’oeuvre importée. La France avait nourri leurs rêves mais dont leurs espérances. Elle devint pour eux une terre d’asile et un havre de liberté.

Venant par bateaux de Grèce, de Bulgarie, de Syrie, du Liban, de Turquie, surgis des orphelinats, les Arméniens débarquent à Marseille portés par un véritable désir de renaissance et de reconstruction. Ils travaillent comme manoeuvres dans les huileries, les savonneries, les sucreries, les docks. Puis, ils essaiment dans les quartiers ouvriers de Saint-Charles, Saint-Louis, Saint-Antoine, Saint-Loup. Ce qui les pousse vers les communes rurales de Beaumont et de Saint-Julien, c’est leur atavisme paysan, leur volonté de “territorialisation”, leur aspiration à l’enracinement après des années d’errance. Ils achètent à peu de frais un lopin de terre, construisent eux-mêmes leurs maisons grâce à l’entraide de la famille et des compatriotes, cultivent dans leurs jardins, lieux de convivialité dominicale, herbes, légumes et fruits “du Pays”. Très vite, en effet, le long de la côte méditerranéenne et de l’axe rhodanien, autour des mines, des usines, des chantiers, ont surgi de petites communautés à Gardanne, La Ciotat, La Seyne, Nice, Valence, Romans, Vienne, Lancey, Grenoble, Lyon, Decines, Pont-de-Cheruy, Saint-Chamond, Saint-Etienne, au Creusot, à Decazeville, et au-delà à Toulouse et à Bordeaux. Autant de “territoires ethniques” que consolideront des migrations ultérieures, mais aussi autant de villes-relais vers Paris. Car une grande mobilité géographique caractérise les Arméniens entre 1922 et 1936. De meilleures conditions de travail les attirent dans la région parisienne où l’on trouve, dès 1926, la moitié des 60 000 Arméniens de France. Des hôtels du Quartier Latin, ils essaiment vers les mansardes et les taudis de Belleville, du 13e arrondissement, de Gentilly, de Bicêtre, de Saint-Ouen. Les plus aisés colonisent le 9e arrondissement, le “quartier des diamantaires”, celui des médecins, des imprimeurs, des épiciers. Se groupant par bourgs d’origine en Asie Mineure où ils avaient été paysans, artisans, ils fondent de véritables “villages arméniens” à Alfortville, à Issy-les-Moulineaux, Arnouville. L’homogénéité sociale et culturelle favorise la survivance des traditions et le renforcement du noyau communautaire. La famille décimée et dispersée par le génocide et l’exode se reconstitue en France et reste pour la première et 1a deuxième génération un modèle et une norme Entre les deux guerres, I’endogamie est la règle et a pour but de perpétuer la langue et la nation.

L’INTEGRATION EN FRANCE

Dans les années 20, ignorant le français, ravalés au rang de manoeuvres, les Arméniens supportent mal leur prolétarisation brutale. Le travail à domicile (tiges de chaussure à Belleville, confection à Alfortville, tricot à Issy-les-Moulineaux) est une échappatoire à l’usine. Moyennant le travail acharné de tous les membres de la famille, il assure des gains plus élevés. A partir de 1931, la crise économique oblige les ouvriers arméniens à se reconvertir: ils deviennent “forains”. C’est le début pour certains d’une ascension socioprofessionnelle brillante. D’abord simple “gagne-pain”, le travail prend désormais un sens et signifie l’indépendance, l’esprit d’entreprise, la valorisation d’un savoir-faire couronnés par la réussite. “Etrangers invisibles” repliés sur eux-mêmes, les Arméniens vivent en France une renaissance culturelle: à Paris, entre 1919 et 1939, 87 périodiques et des milliers d’ouvrages sont publiés en arménien. Autour du quotidien Haratch (En Avant), dont la publication commencée en 1925 continue encore et de la revue Menk (Nous), une dizaine d’écrivains dont Chouchanian, Chahnour, Nartouni, Vorpouni, Zartatian donnent une expression littéraire moderne à leur expérience d’exilés dans les métropoles occidentales.

Déracinés, exilés, les Arméniens comme tous les réfugies politiques crurent que leur présence en France était temporaire et qu’ils retourneraient en Arménie. Cette terrible nostalgie se retrouve même dans les vers d’un Missak Manouchian (1906-1944), poète arménien, ouvrier communiste, héros de la Résistance immortalisé par l’Affiche Rouge. A partir de 1946, les naturalisations accordées généreusement accélèrent l’intégration des Arméniens en France. Pourtant, en 1946-1947, 7 000 d’entre eux, dont certains naturalisés, succombent à la tentation du retour en Arménie soviétique, une “patrie d’élection” inconnue. L’expérience soviétique fut un choc et dès 1956 le gouvernement français dut négocier leur retour en France. Depuis 1945, les crises politiques permanentes en Europe orientale et au Proche-Orient ont suscité des vagues de migrations arméniennes vers la France.

En 70 ans, les Arméniens se sont parfaitement intégrés à la société française et fondus dans les classes moyennes. Ils sont artisans et commerçants, créateurs d' entreprises (tricots Manoukian, chaussures Kélian, lunettes Alain Mikli) mais aussi ouvriers qualifiés, techniciens, employés, fonctionnaires, enseignants, journalistes, ingénieurs, chercheurs. Ils ont fait une percée remarquable dans les professions libérales (médecins, pharmaciens, architectes, avocats), dans les métiers du spectacle où dominent Charles Aznavour et Henri Verneuil. Ils excellent dans les arts plastiques et la musique où peintres et interprètes se comptent par dizaines. Ils sont entrés dans les bastions de la nomenklatura française (rue d’Ulm, Ecole Polytechnique, ENA). Leur participation à la vie politique est encore discrète mais ils ont un élu, Patrick Devedjian. Enracinés, intégrés, francisés, à mi-chemin entre l’assimilation et la “réarménisation” due aux derniers venus d’Arménie, de Turquie, du Liban, d’Iran, les Arméniens de France - un terme qui englobe des groupes hétérogènes - ont conservé une identité culturelle. Mais l’identité arménienne n’est plus un héritage. C’est une reconstruction où les exigences variées de la modernise se combinent à des fragments de tradition - langue, religion, écriture, idéologie du travail, famille, cuisine, musique - et au travail de la mémoire sur la fracture du génocide et sur l’errance. La structure communautaire assez lâche est fondée sur les institutions - Eglises, partis politiques, associations diverses - mises en place dans les années 20. Rattachée à Etchmiadzine, l’Eglise apostolique reste le symbole visible de l’identité arménienne mais ses ouailles ne sont plus vraiment un “peuple chrétien”. Les catholiques et les protestants qui représentent 10 % des fidèles se montrent beaucoup plus actifs.

La longue querelle qui a opposé autour de la question arménienne, les dachnaks (militants de la FRA) au front de ses détracteurs (hintchaks communistes, rarngavars “neutres”) ne s’est pas éteinte, alors que la base sociale des partis arméniens s’est effritée. Malgré cela, il existe depuis 1965 un “mouvement arménien” en France. La reconnaissance du génocide arménien par la Turquie et les organismes internationaux est un thème mobilisateur lancé par le Comité de Défense de la Cause Arménienne. Le terrorisme arménien dont le sanctuaire est à Beyrouth, mais le terrain d’action en Occident, réveille les Arméniens de France et les oblige durant dix ans à se déterminer (1975-1985). Depuis 1988, ils ont réagi à tous les événements qui se sont déroulés en Arménie. Séisme, crises politiques, disparition de l’URSS, indépendance de l’Arménie, lutte dans le Haut-Kharabagh ont suscité des élans de solidarité, des échanges, des engagements et de nouvelles ruptures qui à leur tour ont démontré que la diaspora est une réalité destinée à durer pour ces Français d’origine arménienne.


GUY SOUDJIAN 11/juin/2022 Source : Dossiers d’archéologie no 177, signé Anahide TER MINASSIAN Décembre 1992